Gris, avec des lettres noires... parfois blanches. Un bandeau orange, des carrés rectangulaires plus clairs avec des mots dedans...
...Il fallait aussi qu’elle raconte une fois de plus comment elle avait lancé cet énorme caillou sur le crâne de sa victime. « Vous vouliez le tuer ? » lui a demandé l’avocat de la partie civile. Elle a failli dire oui, parce que c’était vrai. Cette grosse merde de violeur ne méritait pas de vivre. Et l’autre pourriture, là, en face de moi, j’espère que sa bite ne repoussera pas ! avait-elle songé.
Mais elle a répondu « Non ! » et s’est mise à parler, à raconter sa vie chez elle, dans les quartiers. Sans pudeur, avec ses mots et la force de ceux qui n’ont plus rien à perdre, pour qui plus rien n’a d’importance ; avec une froideur et une distance qui rendaient chacune de ses phrases encore plus redoutables. De temps en temps elle demandait au Procureur : « Vous l’auriez accepté ça, vous ? » Il ne répondait pas et lui faisait signe de poursuivre. Elle a poursuivi. Longtemps. Jamais elle ne serait crue capable de parler autant.
Elle n’a même pas exprimé de remords. Des regrets, oui. Ceux d’être née au mauvais endroit dans la mauvaise famille, de vivre dans une société qui s’était perdue à force de trop vouloir emmagasiner de bonheur, d’argent et de temps ; obsédée par la nécessité de produire pour consommer, mais pas de répartir. Elle a regretté d’être née trop tard, ou trop tôt, sur une planète otage des plus forts. De ceux qui avaient provoqué la pharamineuse accélération du pouvoir de l’argent, complices d’une barbarie régressive et d’une détérioration du milieu naturel qui a entraîné les peuples dans une situation de survie permanente. Un monde qui a enfanté ses épaves et ses perversions. Jusqu’à ce que tout s’effondre, s’auto détruise. Tout avait fui… et maintenant on ne vivait plus que dans la peur, une peur alimentée et entretenue par les inévitables images obligatoires des médias.
L’avocat de la partie civile a essayé de l’interrompre… en vain. Il s’est exclamé en gesticulant qu’elle était là pour être jugée, pas pour faire un réquisitoire de la société en forme de discours politique. Ça ne l’a pas gênée. Elle a répondu qu’elle ne comprenait rien à la politique, qu’elle racontait seulement la vie.
Elle a dit tout ça. Et bien d’autres choses encore. Elle avait eu tout son temps pour réviser en comptant les cafards de sa cellule. Il a fallu que son avocat intervienne pour l’arrêter.
Dans le box des jurés, plus personne n’osait la regarder…